Haussmann : l’Heure Industrielle & Alix D. Reynis réinventent l’interrupteur en porcelaine

Quand Valentine Simon, dirigeante de l’Heure Industrielle, rencontre Alix D. Reynis, créatrice de porcelaine, l’envie d’imaginer ensemble un interrupteur s’impose comme une évidence. Deux ans de travail plus tard, Haussmann voit le jour. Première création signée l’Heure Industrielle et première incursion d’Alix D. Reynis dans l’univers de l’appareillage électrique, cette gamme en porcelaine fine, fabriquée à Limoges, réinterprète avec délicatesse cet objet si familier. Les deux créatrices reviennent sur la naissance d’une collection à quatre mains.

Comment est née la rencontre entre vos deux univers, celui de l’Heure Industrielle et celui d’Alix D. Reynis ?

Valentine Simon : Notre rencontre s’est faite assez naturellement, lors du lancement du livre d’une amie commune. Alix m’a alors confié qu’elle comptait venir acheter des interrupteurs à l’Heure Industrielle. Nous nous sommes revues le lendemain et je lui ai montré ma collection de près de 200 modèles anciens. L’idée d’une collaboration est née un peu plus tard, dans sa boutique. J’y ai aperçu un interrupteur en plastique peint et je lui ai lancé, pour plaisanter, qu’il allait falloir faire un effort. Elle m’a répondu : “On n’a qu’à faire un interrupteur ensemble.” Et très vite, l’idée est devenue sérieuse !

Alix D. Reynis : L’interrupteur faisait partie des pièces sur lesquelles j’avais envie de travailler depuis un moment. Je trouve que c’est un objet assez incroyable. Quand on a connu de beaux interrupteurs, on ne peut plus s’en passer. J’en ai installé chez moi il y a quelques années, après avoir longtemps eu des interrupteurs en plastique et il y a vraiment un avant et un après. C’est un élément du quotidien que l’on gagne à ne pas négliger.

Quel a été le point de départ de la collection Haussmann ?

Valentine Simon : Nous voulions un appareillage classique, capable de trouver sa place dans un appartement parisien comme dans une maison de campagne. Le nom de la série, Haussmann, dit évidemment quelque chose de cette inspiration parisienne mais il était aussi important que la collection puisse s’intégrer autant dans de vieilles bâtisses que dans des intérieurs plus contemporains.

Alix D. Reynis : Dans la vaisselle comme dans les luminaires, je cherche souvent à créer des pièces inspirées du passé et faites pour durer dans le futur. Des objets qui puissent vivre dans différents lieux, différentes atmosphères et différents décors. Haussmann répond au même cahier des charges esthétique, une référence au passé sans nostalgie appuyée.

Vous avez justement puisé votre inspiration dans les archives de l’Heure Industrielle. Qu’est-ce qui a nourri l’imaginaire de la collection ?

Valentine Simon : L’interrupteur est un objet qui existe, sous une forme ou une autre, depuis environ 1910. Il fallait donc réinterpréter un objet très familier, sans le transformer radicalement. L’exercice est loin d’être simple. Il faut que le geste reste évident et familier. Notre souhait était d’obtenir un dessin maîtrisé, avec une référence discrète aux interrupteurs encastrés des années 1950. Quelque chose de fin et d’élégant.

Alix D. Reynis : Valentine m’a montré plusieurs formes qui pouvaient m’inspirer, parmi sa collection de modèles anciens. Il y avait des modèles ronds, avec des ondulations, mais c'est une petite plaque en bakélite, qu’elle avait bricolée elle-même, qui a retenu mon attention. J’ai tout de suite aimé sa forme qui m’a fait penser à ces petits interrupteurs rectangulaires que l’on trouvait autrefois dans les immeubles parisiens, avec un levier et ce bruit très typique. Je m’en suis inspirée, dans une version agrandie et adaptée aux normes actuelles, en ajoutant ce liseré qui change beaucoup de choses. Dans mon travail, j'aime beaucoup ces petits reliefs, ces ourlets de porcelaine qui viennent souligner une forme, souvent sur le haut ou le bas d'un vase. Je voulais retrouver cela ici. C'est ce détail qui donne à l'interrupteur sa présence, sans le rendre trop décoratif.

De l'esquisse au produit fini, il aura fallu deux ans.
Quelles ont été les grandes étapes de ce chantier à quatre mains ?

Alix D. Reynis : Tout au long du projet, cela a été un échange constant. J’étais davantage sur le dessin et la forme. Valentine, elle, avait toute la connaissance technique de l’appareillage électrique. C’est la manufacture avec laquelle je travaille à Limoges qui a façonné la collection. Elle connaît bien les contraintes, notamment parce qu’elle travaille aussi sur des pièces de quincaillerie et des objets techniques.

Valentine Simon : Chacune a avancé avec son savoir-faire. Travailler une porcelaine fine s’est imposé comme une évidence. Nous ne voulions pas d’une plaque trop standardisée mais justement laisser apparaître la main de l’artisan. Et il était tout aussi évident de fabriquer à Limoges.

Cela correspond pleinement à ma démarche à l’Heure Industrielle, proposer un bel appareillage électrique fabriqué en France. De mon côté, je me suis penchée sur tout l’aspect mécanique : quel mécanisme utiliser, avec quels fabricants, en tenant compte des contraintes techniques. Par exemple, nous ne voulions pas imposer une mise à la terre obligatoire, ce qui aurait complexifié la pose dans les installations plus anciennes. Il a donc fallu trouver les bonnes solutions. La collection devait aussi répondre aux réalités du terrain, que l’appareillage puisse s’intégrer aux boîtes standards du marché et que le câblage des prises soit rapide, pour faciliter le travail des installateurs.

Comment passe-t-on d’un dessin à une pièce en porcelaine prête à accueillir un mécanisme électrique ?

Alix D. Reynis : J’ai travaillé exactement comme je le fais pour mes autres créations. On commence par un modèle en plâtre sculpté à la main en taille 1. C’est une étape importante, notamment parce que la porcelaine se rétracte beaucoup à la cuisson. Il faut d’abord valider la forme puis l’agrandir pour anticiper cette rétractation. On a donc sculpté une petite plaque, ajouté les détails, notamment le liseré puis validé plusieurs essais.

Plusieurs formes, plusieurs épaisseurs, plusieurs proportions.... Une fois la forme choisie, on passe à l’outillage puis aux moules. Il y a ensuite eu des allers-retours avec la manufacture pour ajuster la taille, le diamètre des trous, les détails techniques... C’est le même processus que pour la vaisselle ou les luminaires. On sculpte, on moule, on ajuste.

Quels ont été les vrais défis pour atteindre le bon objet ?

Alix D. Reynis : Pour l'interrupteur, nous avons assez vite trouvé la bonne forme, la bonne épaisseur et la bonne taille. La prise de courant, en revanche, a été plus complexe. Au départ, nous pensions réaliser le puits central en porcelaine, mais cela rendait la pièce trop volumineuse et la fragilisait. Nous avons donc choisi d'intégrer un puits en plastique existant, ce qui permettait de conserver la finesse du dessin tout en garantissant la solidité de la pièce.

Valentine Simon : Il était très important de proposer un objet robuste. Même si la porcelaine est fine et peut donner une impression de fragilité, le mécanisme devait, lui, inspirer une vraie solidité.

Et pour cela, il y a énormément de critères auxquels on ne pense pas spontanément. Un interrupteur mobilise presque tous les sens : le bruit, le toucher, la sensation au moment de la manipulation. Tout cela compte énormément dans le ressenti de la personne qui l’actionne. C’est presque inconscient. D'une certaine façon, c'est comme la portière d'une voiture. Selon qu'elle paraît lourde ou légère quand on la ferme, on n'a pas du tout la même impression de qualité. L'autre enjeu majeur était bien sûr d'obtenir un appareillage totalement conforme sur le plan technique.

Quelle place Haussmann occupe-t-elle dans les collections de l’Heure Industrielle ?

Valentine Simon : Dans nos collections en porcelaine, nous avions jusqu’ici plutôt des modèles en saillie, inspirés du début du XXe siècle, avec une porcelaine plus épaisse et des formes rotatives. Quelque chose de plus marqué. Ici, l’intention était justement de sortir de ce qui existait déjà. La collerette autour du levier, par exemple, a été particulièrement travaillée, avec un côté très délicat. Même chose pour les vis. Nous voulions de belles vis, plates mais légèrement bombées, dans un laiton bien travaillé.

Comment avez-vous pensé les déclinaisons et les finitions de la collection ?

Valentine Simon : L'interrupteur se décline en trois types de commandes, un va-et-vient, un poussoir rond et un poussoir levier. Le poussoir permet des usages variés : une cage d'escalier, un couloir, de la variation… Il ouvre aussi vers une version bouton de sonnette. Concernant le mécanisme, le choix du laiton s'est imposé assez naturellement. Il se marie très bien avec la porcelaine et fait écho à d'autres détails de la maison, comme les poignées de porte. Nous avons aussi fait des essais avec le chrome, qui apporte une lecture plus contemporaine. Cela nous a tout de suite plu.

Sur le noir, le laiton évoque quelque chose de plus Napoléon III, tandis que le chrome renvoie davantage aux années 1950. Cela permet de couvrir plusieurs styles en jouant simplement sur le mécanisme.

Alix D. Reynis : Nous avions envie dès le départ d'une collection assez complète. La sonnette nous intéressait beaucoup, il y a quelque chose d'assez charmant dans l'idée d'un bouton de sonnette en porcelaine, qui peut exister seul et sur lequel on peut ajouter une gravure avec des initiales par exemple.

Parmi toutes ces déclinaisons, la porcelaine noire est peut-être la plus inattendue. C'est une première dans votre univers, Alix. Comment en êtes-vous arrivées là ?

Alix D. Reynis : Jusqu'ici, je n'avais pas vraiment travaillé la porcelaine noire. Dans mon univers, notamment pour les luminaires, la porcelaine blanche est très importante parce qu'elle laisse passer la lumière. Mais pour un interrupteur ou une prise, c'est différent. La porcelaine noire donne immédiatement un autre style. Elle permet aussi de répondre à des intérieurs avec des murs foncés. Au début, nous n'étions pas complètement sûres. L'émail noir ne se répartit pas toujours de manière parfaitement uniforme, notamment sur les arêtes.

Finalement, cela fonctionne très bien. Il y a un côté vivant, très beau. Aujourd'hui, les modèles noirs sont même mes préférés.

Valentine Simon : La porcelaine noire existait déjà à l'époque des anciens interrupteurs. Pour Haussmann, cet émail qui accroche différemment dans les angles donne quelque chose de presque artisanal, comme une matière qui pourrait se patiner avec les années.

Comment décririez-vous cette collaboration ?

Alix D. Reynis : C’est une collaboration qui apporte quelque chose de différent sur le marché de l’appareillage électrique. Bien sûr, les interrupteurs en porcelaine existent mais pas dans cette forme. Nous avons réussi à créer un objet à la fois contemporain, durable et juste. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, un interrupteur concentre énormément de contraintes et c’est aussi ce qui rend le projet intéressant.

Valentine Simon : Cela a été une très belle aventure. Nous sommes parties ensemble vers un territoire inconnu et nous avons créé quelque chose d’intemporel, qui dépasse la simple collaboration. La collection est aujourd’hui disponible dans nos deux maisons. C’était un bel exercice et je suis vraiment heureuse de l’avoir fait avec Alix. Je ne suis pas certaine que je me serais lancée avec n'importe qui !

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